Le bal des chausse‐trapes*

Ce fut une soirée consacrée à la danse. Nous ignorions tout des pas et du programme, mais l’endroit au bord de la mer, éclairé par de simples lamparos et, au zénith, par la constellation de  Céphée , nous attira irrésistiblement. Comme on nous demandait si nous souhaitions participer au bal, nous acquiesçâmes et suivîmes notre hôtesse jusqu’à la piste entourée par l’orchestre : joueurs de bendir, de cornet à bouquin, souffleurs* de sacqueboute*, frotteurs* de  guiro  et un crooner au timbre de larigot.

Sous ces latitudes, entre archipel des Lucayes et Suriname*, nous nous attendions à gambiller sur un air de  bèlè , un  compas  haïtien ou une  kadans  martiniquaise. Au lieu de cela, introduit par un thrène cyclothymique, l’orchestre entonna une  tarantelle   styrienne  qui nous obligea à faseyer sans orgueil entre les tables.
Comme pour nous déboussoler davantage, les  croque‐notes  poursuivirent avec un  kazatchok  qui nous réduisit à un tournoiement de bon aloi. Nous tanguâmes sur cette mélopée ruthène comme si nous étions ivres, non pas de  schrub  vanillé*, mais d’amer retsina. Pourtant, c’était bien à des ti‐punchs trempés de chérimole sucrée que nous devions notre gaîté*.

Lorsqu’un guitariste saisit une râpe tricentenaire pour tricoter une bossa‐nova, ce fut comme si Nikita Khrouchtchev cédait la place à Juscelino Kubitschek dans la farandole des antiennes nationales. Nous dansâmes encore et encore, fronts*, paupières et  philtrums  étoilés, enchaînant rondos*, sardanes et reggaes* jusqu’à l’aube, où notre état de fatigue nous poussa à brailler des imbécillités aux cieux pâlissants*.

Enfin, la lune gibbeuse se délita. Les autres astres circumpolaires annonçaient un matin rafraîchi par les alizés. En matière de danse*, nous étions désormais laïques* : nous avions tâté de tous les ballets, unis en un millefeuille* chorégraphique. Saouls* et harassés, nous n’étions plus que des pantins incapables de raisonner.
Nul n’aurait plus su dire s’il était natif d’Érythrée ou de Champagne‐Ardenne. Alors, notre hôtesse ordonna à ses sycophantes de nous entasser dans des gommiers qui servaient d’ordinaire à pêcher d’étiques vivaneaux. Incapables de renauder, nous nous sommes laissé faire.

Estelle‐Sarah Bulle

* Variantes acceptées : chausse‐trappes, souffleur, saqueboute, frotteur, Surinam, vanillée, gaieté, front, rondeaux,
reggae, pâlissant, danses, laïcs, mille‐feuille, Soûls.

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